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Pourquoi n'existe-t-il pas de position parfaitement confortable pour lire des livres? | Slate.fr
Wed 15 Apr - 11:21

Pour la dixième année consécutive, ma bonne résolution du Nouvel An a été de lire davantage. Idéalement, me dis-je invariablement au cours de ces premières semaines protéiformes du mois de janvier, cette année qui s'annonce se distinguera par ses langoureuses soirées affalées sur le canapé à écumer la longue liste de romans qui alourdissent les modestes rayonnages de la bibliothèque de mon salon, avec peut-être un verre de scotch posé sur un guéridon. par Luke Winkie

Je me délecte de ce fantasme: je rêve de pouvoir enfin ouvrir La Conjuration des imbéciles, m'envoyer les deux derniers tomes de la trilogie Les Livres de la terre fracturée, prendre le temps de lire les mémoires de Patti Smith achetées il y a plus de dix ans… Quand je suis vraiment parti, je me vois viser encore plus haut. Et pourquoi pas Léon Tolstoï? Ou Thomas Pynchon? Et il y a aussi cet exemplaire du Roi pâle, de David Foster Wallace, qui jaunit sur ma table basse depuis un bon bout de temps.

Et pourtant, je sais déjà comment cette saga va finir. L'année va se terminer et ma liste Goodreads n'aura été rallongée que d'un nombre dérisoire de titres, sans commune mesure avec la taille de mes ambitions bibliophiles. Demandez-moi pourquoi je ne lis pas autant que je le voudrais et je pourrais désigner les fléaux bien connus de la modernité: le temps d'écran qui prend de plus en plus de place, les algorithmes addictifs, l'attention qui se morcelle.
Mais un de mes problèmes les plus fondamentaux en matière de littérature est bien plus prosaïque. Je pense d'ailleurs qu'il est bien plus courant que n'osent l'avouer la plupart des lecteurs. Comment se fait-il que, quelle que soit la manière dont je m'y prends, je n'arrive jamais à trouver une position confortable pour lire?

Allongé, assis, mal installé...

Ne faites pas semblant de ne pas savoir de quoi je parle. Cette affliction est répandue dans toute l'espèce humaine. Il est communément admis que le tout premier roman publié de l'histoire est Le Dit du Genji, un drame de cour écrit au début du XIe siècle par Murasaki Shikibu, une aristocrate japonaise. Mille ans après son incroyable invention qui ouvrit les fenêtres de l'esprit, l'humanité n'a toujours pas trouvé de moyen ergonomique pour absorber le mot écrit.

J'ai essayé, comme vous, de lire allongé sur le dos en tenant mon roman au-dessus de ma tête jusqu'à ce que mes bras me fassent mal et se mettent à trembler, incapables de garder le livre en équilibre. J'ai aussi tenté assis dans un fauteuil, le livre ouvert sur les genoux, jusqu'à ce que mon cou à angle droit se raidisse et viennent confirmer l'épouvantable vérité: le mobilier n'a jamais été conçu pour pourvoir à la nécessité littéraire de regarder vers le bas.
Évidemment, il y a toujours la possibilité de vous allonger sur le ventre, les coudes enfoncés dans un matelas, un tapis ou les coussins d'un canapé. Ça fonctionne un moment jusqu'à ce qu'il devienne évident que vous êtes en train de faire la planche sans que les bénéfices n'en compensent l'inconfort pendant que, sous vos yeux, Raskolnikov trucide tout le monde à la hache.

D'autres ont développé un genre de syndrome de Stockholm et interprètent la douleur comme un signal de vertu.

J'alterne toutes ces positions en boucle, dans l'espoir fou de finir par trouver la panacée qui me permettra de déverrouiller le zen sublime du roman, les légendaires joies de la lecture. Lorsque j'en ai parlé à mes amis et à mes collègues pour savoir s'ils partageaient mon triste sort, je n'ai pas tardé à comprendre que nous étions tous dans le même bateau. Bryan Lowder, rédacteur en chef adjoint de Slate.com, se souvient qu'alors qu'il feuilletait un volume particulièrement peu maniable contenant la série des romans du Cycle de Terremer, il a été forcé d'empiler trois oreillers contre sa tête de lit et d'en placer un autre sur son ventre pour rester sain de corps en suivant les aventures de l'Épervier.
Mon amie costumière Laura Grasso, qui vient de terminer Les Frères Karamazov, a mis au point un dispositif anthropométrique sophistiqué par lequel elle cale tout son corps contre l'inclinaison rembourrée d'un bras de fauteuil, le livre maintenu en délicat équilibre dans son champ de vision «Je tente la totale diagonale, m'a-t-elle raconté. C'est de loin l'approche la plus optimale.»
D'autres ont développé un genre de syndrome de Stockholm et interprètent la douleur comme un signal de vertu. Tony Ho Tran, rédacteur en chef de Slate.com, affirme avoir besoin «d'être un petit peu mal installé» pour bien se concentrer sur ce qu'il lit. «Donnez-moi une chaise de cuisine en bois biscornue, proclame-t-il. Donnez-moi un siège en plastique dans le train qui me conduit au travail.»

«Nous ne sommes pas faits pour rester longtemps dans la même position»

Mais ne devrait-on pas pouvoir faire autrement? L'évolution n'aurait-elle pas dû fournir à notre espèce une sorte de soutien lombaire naturel –ou, à défaut, des sortes de callosités de secours– pour nous aider à nous livrer à la tradition remontant du fond des âges qui consiste à lire des mots imprimés sur du papier? Est-ce que Moïse, en redescendant du mont Sinaï avec ses tablettes en pierre consacrées par Dieu en personne, a eu des douleurs cervicales après avoir déchiffré les Dix Commandements? Eh bien, selon Ryan Steiner, kinésithérapeute à la clinique de Cleveland (Ohio), oui.
Il se trouve que la lecture oblige le corps à adopter une posture parfaitement contre-nature. Et personne n'y peut rien. «En toute honnêteté, nous ne sommes pas faits pour rester longtemps dans la même position, aussi confortable soit-elle, précise Ryan Steiner. Quand on lit, il faut en changer souvent. Je préconise de se lever et de bouger un peu de temps en temps.»

«C'est facile de tenir quelque chose de relativement léger en ayant le bras le long du corps pendant plusieurs heures. Mais devant le visage? Vous pourriez avoir du mal à le faire ne serait-ce qu'une minute.» Ryan Steiner, kinésithérapeute à la clinique de Cleveland (Ohio)

Ryan Steiner m'a gentiment expliqué le côté scientifique de la chose. Notre système nerveux est tissé de capteurs électriques microscopiques appelés mécanorécepteurs. Ces neurones sensoriels informent notre corps de la manière dont nous nous étirons, dont nous nous recroquevillons ou mettons en tension nos tissus mous. C'est valable lorsque l'on fait de la musculation, mais également quand on tient un livre devant son visage.
«Au bout d'un certain temps, ces récepteurs envoient un message au cerveau du genre: “Hé, il se passe un truc de pas naturel par ici, il faut faire quelque chose”», décrit Ryan Steiner. C'est à ce moment-là que nous ajustons notre posture pour trouver une position plus confortable. Ce schéma se répète sans cesse pendant tout le temps de la lecture. Il peut vous sembler étrange qu'un roman exerce sur notre corps une pression comparable à celle d'un sac de béton, par exemple, mais Ryan Steiner s'est empressé de me rappeler qu'il y a toujours un moment où n'importe quel objet peut devenir une source d'inconfort.

«Une petite force peut faire une grande différence, poursuit le kinésithérapeute de la clinique de Cleveland. C'est facile de tenir quelque chose de relativement léger, un poids d'un kilo et demi par exemple, en ayant le bras le long du corps pendant plusieurs heures. Mais en tenant cette chose devant le visage? Vous pourriez avoir du mal à le faire ne serait-ce qu'une minute.»

Une liseuse à la rescousse, presque sans les mains

Cela dit, le pouvoir de la technologie a été convoqué pour résoudre ce problème de lecture. Nous avons tous entendu parler de ces pupitres qui peuvent être installés dans un lit ou sur une baignoire pour permettre de s'occuper les mains avec un verre de pinot noir frais tout en parcourant un roman d'amour bien sirupeux.
Mais celles et ceux qui préfèrent lire sur tablette sont allés encore plus loin. J'ai contacté Chelsea Stone, qui travaille pour CNN et a testé un appareil réellement révolutionnaire permettant de fixer sa liseuse à une monture en silicone modulable. Elle oriente le bras articulé au-dessus de son matelas de sorte que la tablette flotte gracieusement devant ses yeux lorsqu'elle est allongée sur le dos dans son lit. Pour tourner les pages, elle utilise une télécommande connectée par Bluetooth. Ses mains n'ont jamais besoin de sortir de la couette.
Ce cocon étanche de félicité littéraire rappelle les fauteuils volants utilisés par les réfugiés sédentaires du film d'animation Wall-E. Chelsea Stone a réussi une fois pour toutes à rendre obsolètes les limites humaines en neutralisant ces satanés mécanorécepteurs. «Je ne peux pas vous dire le nombre de fois où je me suis assoupie avec un livre entre les mains, avant d'être réveillée en sursaut en me le prenant sur le front, confie-t-elle. Avec ce dispositif, je suis libre de lire dans n'importe quelle position.»

Et pourtant, Chelsea Stone, véritable rat de bibliothèque, avoue qu'elle aime encore lire des livres à l'ancienne. Je peux la comprendre. Si une liseuse est physiquement une idée prudente, spirituellement c'est une expérience qui manque d'intensité. Au bout du compte, si j'aime la lecture, c'est aussi pour tous les éléments accessoires de la littérature; la manière dont ce rituel peut illuminer une journée ordinaire. Pensez au bonheur de la découverte fortuite du coin de lecture idéal –un café, un parc, une plage– qui semble attendre précisément le roman que vous trimballez dans votre sac à dos. Le temps s'arrête et votre imaginaire commence à se fissurer.
Les muscles de ma hanche protestent avec véhémence tandis que, allongé sur le côté, j'apaise mon esprit. Cela fait mille ans que nous lisons des livres. Le jeu en vaut forcément la chandelle.

Livres
https://www.slate.fr/culture/pourquoi-existe-pas-position-parfaitement-confortable-lire-livres-posture-lecture-allonge-assis-corps-douleur

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