Le mot de Kat : c'est beau, c'est bleu !
"Le diable s’habille en Prada" a fait d’un pull bleu céruléen un moment de l’histoire de la mode. L’histoire scientifique de cette couleur est bien plus ancienne, et bien plus fascinante encore.
Certains, à la vue d’un pull bleu foncé, peuvent ne rien en penser et se dire qu’il est tout simplement bleu. Mais il existe une multitude de bleus, du bleu marine au bleu layette. Et dans le cas d’un pull du film Le diable s’habille en Prada, « c’est en réalité du céruléen ». Dans une scène devenue célèbre, le personnage incarné par Meryl Streep, Miranda Priestly, rédactrice en chef de Runway, livre à la malheureuse assistante Andy, vêtue d’un pull bleu céruléen, une homélie désormais anthologique sur l’histoire de la mode et sur l’origine de son chandail « repêché dans un bac de pulls soldés ».
Le céruléen a une histoire fascinante. Les bleus, céruléen compris, comptent parmi les couleurs les plus rares à l’état naturel et sont extraordinairement difficiles à créer. Et pourtant, à travers l’histoire, les humains n’ont jamais arrêté d’essayer de figurer le bleu d’un ciel parfait.
Alors que Le diable s’habille en Prada 2 fait revenir Miranda Priestly sur les écrans, il n’est pas superflu de se demander ce qu'il faut pour créer une couleur qui ne soit pas simplement du turquoise ou du lapis, mais du céruléen. Il s’avère que pour fabriquer le bon bleu, les scientifiques ont besoin d’éléments allant du cobalt, qui a des teintes bleutées, au potassium et au magnésium. De plus, une nouvelle étude montre que certains fabricants de peinture, dans leur quête de couleurs et de profits, ont peut-être tenté de garder secrète leur chimie céruléenne.
« Le bleu en tant que chose avec laquelle on pouvait peindre des objets est apparu assez tard », rappelle Kai Kupferschmidt, journaliste scientifique et auteur du livre Blue : The Science and Secrets of Nature’s Rarest Color paru en 2022 (non traduit en français).
Cela est en partie dû à sa rareté à l’état naturel. Les humains peignent avec des couleurs depuis plus de 60 000 ans, mais on se limitait souvent au gris anthracite, au rouge et au jaune, comme l’écrit Kai Kupferschmidt. Les premiers pigments bleus connus furent obtenus en moulant de l’azurite et utilisés dans des tombes en Turquie il y a près de 9 000 ans.
Les pharaons égyptiens importèrent à grand frais du lapis-lazuli, une roche bleu foncé riche en minéraux provenant des montagnes de l’Hindou Kouch en Afghanistan, mais entreprirent également de fabriquer le leur ; le premier pigment synthétique du monde, mis au point vers 3000 av. J.-C. « L’un des plus anciens exemples est le bleu égyptien ou silicate de calcium cuivre », précise Mas Subramanian, spécialiste de chimie des matériaux à l’Université d’État de l’Oregon, à Corvallis.
Le résultat est la glaçure bleue et brillante que l’on retrouve sur les objets funéraires égyptiens et sur d’autres poteries. Le mot céruléen vient du latin caeruleum, « utilisé dans la Rome antique pour désigner le pigment bleu égyptien », explique Václava Antušková, scientifique de la conservation au Laboratoire chimique et technologique de la galerie nationale de Prague, en République tchèque.
On produisait également des bleus à partir de plantes comme la guède et l’indigo, toutes deux vendues à des prix exorbitants. À la Renaissance, l’outremer, obtenu à partir de lapis-lazuli, valait son pesant d’or.
Comme les matières premières bleues étaient rares, les sociétés anciennes n’attribuaient pas à cette couleur une grande signification symbolique, écrit l’historien Michel Pastoureau dans son ouvrage Bleu : histoire d’une couleur, paru en 2000. Après tout, il est difficile de faire d’une couleur le symbole de quelque chose quand on ne dispose même pas de peinture pour la produire.
Dans les années 1860, le pigment céruléen est devenu populaire chez les peintres, notamment auprès de l’impressionniste Claude Monet, qui l’a utilisé pour son tableau intitulé La Gare Saint-Lazare.
Dans les années 1860, le pigment céruléen est devenu populaire chez les peintres, notamment auprès de l’impressionniste Claude Monet, qui l’a utilisé pour son tableau intitulé La Gare Saint-Lazare.
Mais à mesure que les peintures bleues devinrent disponibles dans l’Antiquité, les artistes commencèrent à utiliser cette couleur de manière symbolique. La Vierge Marie est figurée avec une robe bleu foncé. Kali, la déesse hindoue du temps et de la mort est souvent représentée en bleu. Plus récemment, on a associé le bleu layette aux bébés, garçons comme filles.
Le bleu a porté de nombreuses significations au fil du temps. On peut avoir « le blues », mais un « ciel bleu » peut évoquer un avenir prometteur. Comme le ciel céruléen lui-même, Kai Kupferschmidt dit que « le bleu est comme une toile immense relativement vide… on peut y projeter, je pense, des associations et l’utiliser de différentes façons ».
Si le bleu est difficile à cerner sur le plan métaphorique, il est encore plus difficile à produire. Cela est en partie dû au fait que contrairement à d’autres couleurs, il s’agit d’un type de lumière très particulier que nos yeux voient d’une manière elle aussi particulière, comme le rappelle Mas Subramanian.
La lumière voyage sous forme d’ondes, mais ces ondes peuvent varier en taille et en fréquence. Les couleurs sont ce qui résulte du déplacement de la lumière à différentes longueurs d’onde ou à différents niveaux d’énergie. Nos yeux perçoivent un objet comme ayant une couleur particulière car y rebondit la longueur d’onde correspondant à cette couleur, c’est-à-dire la longueur d’onde qui subsiste et que l’objet n’a pas absorbée. Lorsque nous percevons un arc-en-ciel du rouge au violet, nous voyons différentes longueurs d’onde, le rouge étant la plus longue et le violet la plus courte.
Absorber une longueur d’onde de faible énergie est facile, mais la réfléchir est difficile. Comme le souligne Mas Subramanian, c’est précisément ce qui pose problème avec le bleu. Pour apparaître bleu, « un matériau doit absorber de la lumière rouge / orange de faible énergie tout en renvoyant des longueurs d’onde bleues ayant une plus grande énergie et la plupart des composés font l’inverse ».
La couleur que nous appelons aujourd’hui céruléen présente un problème particulier, ajoute-t-il. « Le défi n’est pas seulement d’absorber de la lumière rouge mais d’ajuster le profil d’absorption de sorte qu’une petite portion de vert soit également atténuée sans que l’on bascule complètement vers le turquoise ». Selon lui, la meilleure option est de commencer avec du cobalt. Il renvoie naturellement le bon type de bleu.
Si le mot céruléen vient du latin, il fut ressuscité au 18e siècle par le chimiste suisse Albrecht Höpfner et particulièrement utilisé dans le monde de la peinture dans les années 1860. Ce céruléen particulier était un mélange de cobalt et d’étain et faisait des volutes dans les nuages de vapeur et de fumée bleus s’échappant des locomotives dans un tableau de 1877 de Claude Monet intitulé La Gare Saint-Lazare (ci-dessus). Le même céruléen colore le ciel dans les têtes des deux personnages du Couple aux têtes pleines de nuage de Salvador Dalí, un tableau de 1936.
En tant que scientifique de la conservation, Václava Antušková souhaitait comprendre exactement de quoi ce céruléen était composé et comment il était fabriqué. Les musées doivent authentifier les œuvres d’art et la chimie des pigments est un moyen de faire cela, explique-t-elle. Parfois, on doit aller jusqu’à recréer le pigment soi-même. « Les reconstitutions suivant des recettes historiques nous ont fourni un matériau comparatif précieux », reconnaît-elle.
Dans une étude de 2026, Václava Antušková et ses collègues ont entrepris de recréer le bleu céruléen à l’aide de différentes méthodes historiques documentées dans les années 1860. Ils ont mélangé du stannate de potassium à du nitrate de cobalt et ont également essayé de mélanger du chlorure de cobalt à du chlorure d’étain et à du carbonate de sodium. Dans les deux cas, la réaction a produit un composé, le stannate de cobalt, qui, selon les archives, devait correspondre à du céruléen.
Ce n’en était pourtant pas. Les composés produits présentaient différentes nuances de vert. « Certains échantillons étaient vraiment sombres, presque noirs avec une teinte verdâtre, certains étaient un peu gris-vert », précise Václava Antušková. Il manquait quelque chose.
L’analyse d’écailles de peinture provenant de tableaux historiques a mis en évidence des taux élevés de magnésium, et quand Václava Antušková et ses collègues en ont ajouté à leur mélange, formant du stannate de cobalt et magnésium, ils ont été récompensés par un bleu céruléen brillant.
Pour Václava Antušková, le magnésium manquant a pu être un secret de fabrication. « Les producteurs en ont peut-être fait un secret industriel pour empêcher des tiers de reproduire les pigments », explique-t-elle. Mais les auteurs des livres de recettes de peintures partaient peut-être tout simplement du principe que les lecteurs savaient déjà ou bien reproduisaient des erreurs sans vérifier ce qu’ils affirmaient.
De nos jours, les bleus céruléens sont partout et sont toujours fabriqués à l’aide d’ingrédients similaires.
Et ils conservent une certaine aura. Comme le rappelle Kai Kupferschmidt, quand Pantone a annoncé sa toute première couleur de l’année en 2000, c’est le bleu céruléen qui a été choisi (alors même que Le diable s’habille en Prada n’est sorti qu’en 2006). « En fait, ils l’ont appelé la couleur du millénaire, se souvient-il. C’est beaucoup de marketing, bien sûr, mais elle a cette stature ». C’est même la couleur du drapeau des Nations unies, adoptée comme couleur de la paix.
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Mas Subramanian est du même avis. Pour lui, cette couleur demeure singulière, un compliment venant d’un chimiste dont le laboratoire a synthétisé le bleu le plus intense jamais créé, le bleu YInMn, en 2009. Les bleus céruléens sont difficiles à produire, mais « faciles à incorporer dans les plastiques et revêtements utilisés dans les objets du quotidien », observe-t-il. « Dans le même temps, leur association au ciel et à l’eau leur donne une apparence propre, calme et très attrayante. »
Autrefois pigments valant leur poids en or, les bleus tels que le céruléen sont désormais courants dans les objets qui nous entourent, les outils, les noms de marques et les « pauvres vieux pull-overs ». Comme le professe Miranda Priestly, le céruléen « représente des millions de dollars et un nombre incalculable d’emplois » nécessaires pour atteindre cette couleur précise. Il incarne l’histoire, le symbolisme et la chimie. Et surtout, il reflète un désir profond de recréer la beauté du monde naturel.
Bethany Brookshire est journaliste scientifique récompensée et autrice du livre Pests : How Humans Create Animal Villains. On a pu la lire dans Scientific American, le New York Times, National Geographic, The Atlanic, entre autres parutions.
Le Diable s’habille en Prada 2 est une production 20th Century Studios, une filiale de The Walt Disney Company. The Walt Disney Company est également actionnaire majoritaire de National Geographic Partners.

Dans L'Odyssée, la fameuse épopée grecque antique attribuée à Homère, la mer est un élément central. Tantôt peuplée de monstres, tantôt signe d'apaisement et de protection, elle est décrite par le protagoniste Ulysse sous toutes ses formes –ou presque. Étrangement, le livre ne fait mention d'aucune couleur bleue, laquelle devait pourtant être omniprésente, que ce soit dans la mer ou le ciel. L'érudit britannique William Gladstone, qui s'est intéressé à ce fait étonnant en 1850, fut l'un des premiers à notifier l'absence de la couleur bleue dans les œuvres anciennes.
Les documents historiques rédigés dans diverses langues, du grec à l’hébreu ancien, ne font aucune référence explicite au bleu, alors qu'on y trouve en revanche des termes pour d'autres teintes comme le noir et le rouge. Durant l'Antiquité, les Grecs ne voyaient-ils pas le bleu? Dans l'ouvrage The Language of color, on peut lire que des chercheurs ont également notifié un profond manque de «bleuté» dans les récits chinois et islandais, mais également dans les premières versions de la Bible.
Une première explication se trouve dans la langue. Les Grecs n'avaient peut-être tout simplement pas de mots pour cette couleur, et n'avaient donc pas la possibilité de la décrire. En grec, l'adjectif «kyaneos» qualifie aussi bien le bleu des yeux que le noir des vêtements de deuil. Dans les sociétés anciennes, on ne nomme la couleur qu'au travers des métaphores: le ciel est blanc, rouge ou noir, selon la façon dont il agit sur la vie des êtres humains.
Selon le philosophe allemand Lazarus Geiger, il existe une hiérarchie linguistique des couleurs. À travers l'étude de textes anciens et modernes, il a remarqué que les termes décrivant le blanc et le noir apparaissent plus fréquemment que ceux qui désignent les autres couleurs. Cela s'expliquerait par le fait que ces deux notions sont plus intelligibles –elles sont suivies de près par le rouge, couleur du sang, qui occupe une place particulière dans nos vies.
Bleu Klein, bleu turquoise, bleu azur… La couleur bleue est partout, tout le temps. Dans son podcast Culture Bleu, la conférencière, rédactrice et ingénieure pédagogique Delphine Peresan Roudil analyse les différents bleus, leur histoire et leur place dans la société. Abordant le sujet sous de nombreux angles, du fromage en passant par les différentes teintes de la couleur, aucun épisode ne fait pour le moment mention du bleu dans la nature. Et c'est normal.
Peu de plantes ou d'animaux sont vraiment bleus. Même le paon, s'il semble arborer la couleur, ne possède en réalité aucun pigment de bleu: son aura bleutée est seulement due à la façon dont la lumière se reflète dans ses plumes. Il en va de même pour le ciel, qui n'est en réalité pas vraiment bleu, même si nos yeux le perçoivent comme tel. Cette théorie expliquerait l'absence de description de la couleur du ciel, qui tient également au fait que pour les Grecs, du fait de son omniprésence, le bleu n'était pas intéressant, voire presque invisible à leurs yeux.
Lorsque les rayons du soleil traversent l'air, les atomes et les molécules de l'atmosphère diffusent la lumière bleue. | Sam Schooler via Unsplash
Le soleil est à son apogée, les oiseaux chantent et, en levant les yeux, vous admirez un joli ciel bleu. Mais êtes-vous certain de sa couleur? Vos yeux ne vous jouent-ils pas des tours? Ces interrogations pourraient bien trouver leur réponse en portant un regard attentif à l'obscurité de la nuit.
À moins de vivre en Bretagne –c'était facile, ne nous en voulez pas–, qui dit journée ensoleillée dit généralement grand ciel bleu. Et ce, pour une raison scientifique. Comme l'expliquent deux professeurs d'astronomie dans The Conversation, l'astre produit un large spectre de lumière que nous percevons comme blanc, mais comprenant en réalité l'ensemble des couleurs de l'arc-en-ciel. Mais lorsque les rayons traversent l'air, les atomes et les molécules de l'atmosphère diffusent la lumière bleue. C'est ce qu'on appelle la diffusion Rayleigh.
Mais si le spectre est composé de toutes les nuances, pourquoi ne percevons-nous que le bleu du ciel? Tout simplement parce que cette couleur possède une longueur d'onde très courte (entre 380 et 450 nanomètres) comparée au rouge (780-622 nm) qui se disperse moins. Or, étant donné que nous ne percevons qu'une lumière diffusée, le bleu ne doit pas être considéré comme le réel coloris du ciel.
Pour connaître sa véritable couleur, mieux vaut l'observer à la nuit tombée. La lumière blanche du soleil étant absente, les nuances seront plus authentiques. Et en portant un regard attentif vous remarquerez que le ciel est certes sombre, mais pas parfaitement noir. Il brille. Assurément grâce aux étoiles, mais pas seulement. Cette lueur appelée airglow est produite par les atomes et les molécules de l'atmosphère. En effet, dans la lumière visible, l'oxygène produit une lumière verte et rouge, l'hydroxyle une source lumineuse rouge et le sodium un ton jaunâtre.
Les étoiles filantes sont en partie responsables des nuances que nous observons. Ces minuscules météores se déplacent à plus de 11 kilomètres par seconde et laissent derrière eux une traînée d'atomes et de molécules, notamment du sodium. Bien que ces éléments chimiques ne représentent qu'une minuscule fraction de notre atmosphère, ils constituent une grande partie de la luminescence de l'air.
Le ciel est donc loin d'être uniquement bleu. Les mélanges de vert, de rouge et de jaune font partie intégrante de son panel de couleurs.
Dans certaines civilisations anciennes, la couleur bleu n’existait pas. Un paradoxe étonnant. Les explications du site espagnol El Confidencial.
Le bleu de Santorin, Grèce. Photo de Francesco Riccardo Iacomino/ Getty Images
Antiquité – Grèce. Les idées ont-elles précédé le langage ou est-ce l’inverse, se demandait René Magritte. Gabriel García Márquez, dans Cent Ans de solitude, prend parti : “Le monde était si récent que la plupart des objets n’avaient pas encore de nom et pour les désigner il fallait les montrer du doigt.” Vraiment, savons-nous ce que sont les choses parce que nous avons un nom pour en parler ? Les Grecs anciens peuvent peut-être nous éclairer.
Aussi incroyable que cela puisse paraître, la couleur bleue, celle qui qualifie notre planète, celle qui nous enchante dans toutes ses nuances face à un horizon où ciel et mer se confondent, cette couleur n’a pas toujours existé – en tout cas dans le regard, et dans les mots. C’est d’autant plus étonnant qu’il s’agit d’une couleur primaire, celle qui est perçue, pour être précis, dans une longueur d’onde comprise entre 460 et 482 nanomètres. Mais le plus surprenant est de constater que le peuple qui a inventé la démocratie et la philosophie n’a pas été capable de percevoir une couleur qui nous semble à nous si nécessaire. Tout petits, dans leurs premiers dessins, n’est-ce pas du crayon bleu que s’emparent d’abord les enfants ? C’est qu’il faut bien représenter ce ciel qu’ils ont au-dessus de la tête.
Et les Grecs n’étaient pas la seule civilisation de l’Antiquité à l’ignorer. La première personne à se rendre compte que quelque chose ne va pas est le Premier ministre britannique à quatre reprises, William Ewart Gladstone (1809-1898), qui était passionné par les œuvres d'Homère. Il a découvert que dans "L'Iliade" ou "L'Odyssée", des couleurs comme le rouge, le blanc et le noir étaient mentionnées, mais jamais le bleu. En fait, les descriptions de tout ce qui avait trait à cette couleur étaient incroyablement inexactes : "l'aube avec ses doigts roses", le ciel de la couleur du "bronze" ou la mer, comme du "vin sombre".
Ça veut dire qu'ils n'ont pas vu le bleu ?
Oui, c'est vrai. Pour en revenir à Magritte et à ses pensées, n'ayant pas le concept ou l'idée, les Grecs et d'autres civilisations anciennes (des Chinois aux Hébreux) ne voyaient pas le bleu. Pour eux, il est très probable que le ciel était véritablement de couleur bronze ou la mer de couleur vin sombre. Cela a été démontré lors d'une expérience avec une tribu de Namibie qui n'a pas non plus de mot pour le bleu dans sa langue (bien qu'elle ait différents types de vert).
Lors d'une expérience menée avec une tribu namibienne qui n'a pas de mot pour désigner le bleu, on leur a montré onze carrés verts et un carré bleu. Ils n'ont pas réussi à trouver celui qui était différent.
Lorsqu'on leur a montré onze carrés verts et un carré bleu, ils ont été étonnamment incapables de trouver celui qui était différent. Cependant, lorsqu'ils ont remplacé le carré bleu par un autre carré d'une nuance de vert légèrement différente (pour lequel nous n'avons pas de nom et que nous avons beaucoup de mal à distinguer), ils l'ont immédiatement signalé.
Au début, il y avait la parole. Et ce mot était "noir" et ensuite "blanc", ou peut-être "sombre" et "clair", parce qu'ils représentent le jour et la nuit et sont fondamentaux. Puis vint le rouge, pour le sang, et plus tard d'autres comme le jaune, mais le bleu, la couleur fondamentale pour nous, a en fait très peu d'histoire. C'est pourquoi il est anachronique de voir des films basés sur l'Antiquité dans lesquels les personnages portent des vêtements teintés en bleu.
Les premiers mots pour décrire les couleurs étaient sûrement blanc, noir et rouge. En comparaison, le bleu a très peu d'histoire.
Il y a un "mais", bien sûr. Parmi toutes les civilisations qui sont entrées dans l'histoire et ont disparu depuis longtemps, une civilisation technologiquement avancée faisait exception : les Égyptiens. Les anciens Égyptiens avaient un pigment bleu, que l'on peut encore voir dans leurs reliques, et un mot pour le désigner. Les Sumériens l'avaient probablement aussi, si l'on en croit cette merveille de l'architecture babylonienne qu'est la porte d'Ishtar, au musée Pergamon de Berlin. L'époque est en fait moins importante que l'avancée technologique lorsqu'il s'agit de l'idée ou du concept.
Certains linguistes font remarquer que des mots comme "kajol", qui signifie "bleu" en hébreu, sont en fait une variante qui a évolué au fil des ans, et qu'ils viennent du noir, puisque la racine est la même que "kohol", le cosmétique noir utilisé pour peindre les yeux. De même, les Grecs (dont Homère) utilisaient le mot "kuanos", mais à leur époque, il ne signifiait pas bleu, mais noir ou quelque chose de sombre. Surprenant, bien sûr, dans une civilisation née en Méditerranée où la couleur qui n'existait pas est précisément celle qui est la plus présente dans sa nature caractéristique et belle. Ou, du moins, c'est ainsi que nous le voyons.
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