Avec une température constante toute l’année, les maisons troglodytes sont un refuge en période caniculaire. Une solution d’avenir face à la crise climatique ? Les habitants d’un village troglodyte du Val-d’Oise en sont persuadés.
La Roche-Guyon (Val-d’Oise), reportage
Pénétrer dans une maison troglodyte un jour de canicule, c’est prendre le risque de ne plus jamais vouloir la quitter. Dans ces habitats creusés il y a plusieurs siècles, la température moyenne oscille entre 18 et 20 °C sans l’aide du moindre climatiseur. Une fraîcheur enviable face aux fortes températures amenées à augmenter. Patrick Potel, habitant du village de La Roche-Guyon, à 60 kilomètres de Paris, l’apprécie à sa juste valeur.
Depuis 2006, il vit dans une grotte aménagée dans les falaises de craie qui surplombent une boucle de la Seine, au bord du parc naturel régional du Vexin. « Le plus difficile, c’est le choc thermique quand on sort, surtout comme aujourd’hui où il fait 35 °C dehors », s’exclame ce retraité aux yeux clairs.
Grâce à une vaste baie vitrée installée plein sud, sa maison n’a rien d’une caverne sombre et lugubre. Au contraire, avec sa grande cuisine ouverte sur un bar, ses canapés moelleux, son lit caché sous une mezzanine, sa salle de bain enchâssée dans un cube en bois et ses petites niches décoratives aménagées dans le mur, son appartement d’environ 70 m2 n’aurait rien à envier à certains lofts parisiens. Seule différence : le taux d’humidité qui peut endommager tissus, livres ou chaussures en cuir si jamais il n’est pas régulé constamment.
Les maisons sont creusées dans des roches sédimentaires depuis la préhistoire. © Mathieu Génon - Reporterre
Pour ce faire, Patrick Potel a installé deux VMC, un déshumidificateur ainsi qu’un brasseur d’air. De quoi empêcher la formation de moisissure ou l’apparition de salpêtre sur les murs. « Je n’ai aucun souci, ma ventilation permet de bien réguler l’atmosphère. Je me sens protégé, à l’abri à l’intérieur de la terre, comme dans un cocon. » Sa maison troglodyte possède un autre avantage. Sans climatisation ni chauffage — une petite flambée dans le poêle suffit à réchauffer la pièce l’hiver — il n’a presque aucune facture énergétique à payer. « Je suis à la retraite avec seulement 900 euros. Vivre ici me permet de m’en sortir, car je n’ai presque pas de charges d’électricité. » Il peut ainsi se consacrer à ses tableaux ou ses reproductions de monuments historiques.
Quelques mètres plus bas, dans la même falaise, on rencontre Christian Fournier, un artiste de 69 ans qui vit dans sa grotte depuis 2005. Une véritable caverne d’Ali Baba où l’on se faufile difficilement entre les bouts de corde, les planches en bois, les tiges en métal et les empilements de cailloux. Sur les murs sont cloués des livres sauvés de la déchetterie. L’extérieur de sa grotte est décoré de dizaines d’œuvres excentriques en fer forgé qui attirent l’œil des touristes.
« J’ai de plus en plus de monde qui vient, j’en suis à cinquante-deux nationalités dans mon livre d’or. On me surnomme le Facteur Cheval du coin », s’exclame-t-il. Au beau milieu de tout ce bric-à-brac trône l’indispensable déshumidificateur. « Entre mai et septembre, je récupère entre 7 et 8 litres d’eau par jour à cause du pont thermique entre l’intérieur et l’extérieur. En hiver, c’est deux fois moins. »
La route de Gagny, où vivent Christian Fournier et Patrick Potel, est une enfilade de grottes, également appelées « bove » en référence aux bovins qui y étaient abrités dans les temps anciens. Le mot viendrait également du verbe « bover » qui signifie « creuser » en ancien français. On en compterait près de 250 dans cette bourgade, labellisée plus beau village de France. La plupart ont plusieurs centaines d’années. Celles du château, au superbe donjon médiéval encastré dans la falaise, remonteraient au XVe siècle. L’habitat troglodytique est présent dans toute la France et les maisons sont creusées dans des roches sédimentaires depuis la préhistoire. On en trouve beaucoup en Dordogne ainsi qu’en Provence. En Anjou, on trouve près de 12 000 kilomètres de galeries et 14 000 cavités dont beaucoup sont abandonnées.
Ce patrimoine historique pourrait-il devenir un refuge face au réchauffement climatique ? En juillet dernier, Le Figaro avait publié une compilation de dix logements troglodytes à acquérir pour survivre à la canicule. Les acheteurs avides de fraîcheur se sont-ils rués sur ceux de La Roche-Guyon ? Sylvain Potel, fils de Patrick et agent immobilier dans le village depuis trois ans, est sceptique : « Ce n’est pas ce que les gens recherchent le plus, surtout si l’entrée n’est pas exposée plein sud. Dans le coin, ils veulent plutôt des demeures anciennes avec jardin, dont les murs très épais de 90 cm permettent tout aussi bien de rester au frais. »
Mais Jean-Michel Kubler, le propriétaire du bar La Grotte à bières, n’est guère de cet avis. Il assure que depuis quelque temps il existe une réelle spéculation. « Les gens veulent vendre 80 000 euros une grotte qui en valait 15 000 euros lors de l’achat. » Un tarif auquel il faut ajouter de lourds travaux d’aménagement si on désire vivre à l’intérieur, notamment pour installer une puissante ventilation. Il faut également surveiller la stabilité des voûtes. « En tant qu’établissement recevant du public, la préfecture nous a imposé le passage d’un géologue pour vérifier l’état des failles, car ça bouge. » En effet, les falaises de craie et de silex dans lesquelles sont taillées ces cavités peuvent parfois s’effondrer.
Dans le village voisin de Haute-Isle, où les traces d’occupation des grottes remontent à la préhistoire, un énorme bloc s’est décroché le 24 juillet dernier, frôlant de justesse le mur de la mairie. Cela faisait une vingtaine d’années qu’il n’y avait pas eu d’accident. « Les experts disent que c’est à cause des fortes chaleurs combinées aux fortes pluies qui érodent », assure Jean-Michel Kubler. « Autrefois, les anciens écoutaient le bruit des silex crisser. Cela voulait dire qu’il allait y avoir des éboulements et qu’il fallait se réfugier ailleurs. Mais c’est rare », précise Patrick Potel.
Aujourd’hui, l’inspection générale des carrières (IGC) passe régulièrement vérifier l’état des cavités. Si le risque zéro n’existe pas, les habitants sont pour l’instant à l’abri. D’ailleurs, cette perspective d’effondrement n’inquiète pas Christian Fournier. Son atelier est jonché de symboles de la mort, des crânes taillés dans la roche aux inscriptions sur les murs. « De toute façon, on peut aussi bien mourir fauché par une voiture en sortant de chez soi. Tant que je peux créer dans mon atelier, le reste je m’en fous. »
Podcast écrit et lu par : Melissa Lepoureau
Alors avant toute chose, je vais aller me faire un petit café pour me réveiller un peu parce que pour ma part, je suis à peu près sûre que la caféine c’est le plus efficace pour se réveiller ! Quoique... Ce ne serait pas plutôt la théine ? À moins que ce soit pareil...

Eh bien figurez-vous que oui ! Désolée de décevoir les membres de la team thé ou café, mais ce qu’on appelle caféine et théine, c’est en fait exactement la même molécule. Une molécule répondant au nom chantant de 1,3,7-triméthylxanthine, de formule chimique C8H10N4O2. Vous voyez maintenant pourquoi on préfère l’appeler théine ou caféine. Je me vois mal arriver au comptoir d’un café et dire : « Bonjour ! Je vous prendrais bien une petite tasse de 1,3,7-triméthylxanthine s’il vous plaît ». Non, vraiment pas. Bref, en tout cas, cette molécule est présente dans de nombreux aliments : des fruits, des graines, et même le cacao et certains sodas en contiennent ! Où qu’on la trouve, elle a un effet stimulant sur le système nerveux ! Mais en fait euh... Pourquoi on appelle ça théine et caféine si c’est la même molécule au final ? Pour le savoir, on va remonter un peu en arrière dans le temps.
On est environ en 1820, et c’est à ce moment que le chimiste allemand Runge extrait des grains de café une molécule qu’il baptise Kaffein, avec un K, qu’on traduit en français caféine avec un C. Quelques années plus tard, un certain Alphonse Oudry isole une molécule contenue dans les feuilles de théier et la baptise naturellement théine. Sauf que, plot twist!, Dans les années 1830, on découvre que ces deux molécules... sont parfaitement identiques. [« Nous sommes deux sœurs jumelles » chantent les sœurs des Demoiselles de Rochefort.] Mouais. Donc au final, la dénomination théine n’est pas parfaitement exacte, même si pour parler de la molécule contenue dans le thé ça semble plus logique que de l’appeler caféine.
Après évidemment, il y a tout de même des différences dans la composition de la feuille de thé par rapport au grain de café. [« Ah oui ? », demande Pierre Mortez dans Le Père Noël est une ordure.] Par exemple, le thé contient des polyphénols oxydés. [« Qu’est-ce que c’est que cette merde ? », demande quelqu’un dans Double zéro.] Oh restons polis tout de même ! Ce sont des tanins, des sortes de toxines qui protègent les végétaux, qui permettent l’expression des effets de la théine. Enfin de la caféine plutôt. En gros ça signifie que la théine va être libérée dans le sang de manière uniforme, et ce sur un laps de temps relativement long : entre six et huit heures. Alors que pour le coup, la caféine présente dans le café est relâchée dans le sang relativement rapidement, ce qui provoque un pic d’intensité de l’effet de cette molécule, qui retombe rapidement après deux ou trois heures. Donc c’est pour ça qu’on dit souvent que le café fait l’effet d’un coup de fouet, et que le thé stimule mais sans énerver. [« Apaiiisé », souffle maître Shifu dans Kung-Fu Panda 2.]
Dans le thé on retrouve aussi de la théanine, un acide aminé qui apporte un effet relaxant et qui contrebalance donc les effets excitants de la théine. [« J’ai besoin de vitamines moi ! », annonce OSS 117 dans Rio ne répond plus.] Et bien justement ! Les feuilles de thé contiennent également plusieurs vitamines importantes pour l’ensemble du corps : la vitamine C, la vitamine A, la vitamine B1 ou encore B2 ou B6. [« Du thé ? Ou peut-être quelque chose de plus fort ? », demande Bilbon dans Le Seigneur des anneaux : la Communauté de l’anneau.] Pas maintenant merci, on en a pas encore fini parce que figurez-vous que même si le thé est moins excitant, sa concentration en caféine est trois à quatre fois inférieure à celle trouvée dans une tasse de café ! Et si vous voulez un thé un peu plus énergique, le petit conseil que je peux vous donner c’est de le laisser infuser moins de deux minutes ! Pourquoi ? [« Je sais pas, moi », dit le livreur dans Le Prénom.] En fait, lorsqu'on infuse le thé, c’est la caféine qui est libérée en premier, avant les tanins et d’autres molécules. Et justement, c’est important, car parmi les différents tanins libérés, les théarubigines ont tendance à réduire l’effet de la caféine. Du coup, en laissant infuser moins de deux minutes, vous évitez de libérer cette molécule et c’est parti pour un bon coup de boost ! [Bip bip !]
D’ailleurs, saviez-vous que les thés les plus excitants viennent du Japon ? Ils contiennent en effet une proportion notable de vitamine C, ce qui les rend donc plus stimulants que les thés d’origine chinoise ou indienne. Et sachez aussi que la concentration en caféine dans le thé ne dépend pas de sa couleur. Donc non, si vous entendez dire que le thé vert ou le noir est le plus fort, ce n’est pas forcément vrai. Ça dépend surtout de la partie de la plante qui est utilisée. [« Les grandes tiges, et les petites pommes », énonce une voix masculine dans L’Homme qui aimait les femmes.] N’importe quoi, c’est plutôt les bourgeons et les jeunes pousses, qui sont souvent plus riches en théine. Au contraire des tiges et des feuilles basses ! Mais sinon, ne cherchez pas plus longtemps, et prenez un café pour un effet coup de fouet [shlaaac !].
Mais tiens, puisqu’on y est, est-ce que le café est bon pour la santé ? Parce qu’on dit souvent que trop en boire donne les dents jaunes, mais est-ce qu’il y a autre chose ? Le café contient, en plus de la caféine, des antioxydants naturels comme l’acide caféique ou encore l’acide chlorogénique. On les retrouve aussi dans les pigments de certains fruits, et ils ont des propriétés anti-cancérigènes. [« C’est bien non ? », demande quelqu’un dans Karaté Kid.] Oh bah oui ! Alors évidemment, ça ne veut pas dire qu’il faut boire dix cafés par
jour, ce ne serait vraiment pas bon pour le cœur. Mais consommé avec modération, il réduirait les risques de diabète, de maladies cardiovasculaires, de développer la maladie de Parkinson aussi, ou encore des maladies du foie. Mais bon, gardons en tête tout de même que ça n’est pas non plus un médicament, et que comme pour tout, il ne faut pas abuser des bonnes choses !
Allez, dernière anecdote et après je vous laisse aller vous faire un thé à la menthe ... ou alors un déca ? [« Entendu, va pour un petit café », acquiesce Yzma dans Kuzco, l’empereur mégalo.] Parfait, parce que je voulais justement vous parler de la façon dont on produit le fameux décaféiné.
La caféine peut être retirée du café par plusieurs procédés différents. La première solution c’est de dissoudre la caféine en utilisant de la vapeur d’eau et du CO₂. C’est un peu la voie royale de la décaféination. On rince les grains de café avec du CO₂ à l’état fluide, puis on le laisse s’évaporer. Il nous reste alors les arômes de café avec un très faible taux de caféine. [« Rien d'autre ? Rien de spécial ? », interroge OSS 117 dans Le Caire, nid d’espions.] Ah non non, mis à part que c’est une méthode qui permet de laisser aux grains de café toutes les substances aromatiques et gustatives. Je peux aussi vous parler de la méthode un peu plus économique, qui consiste à traiter les grains de café avec des solvants comme de l’acétate d’éthyle ou le chlorure de méthylène, qui permettent tout simplement d’éliminer la caféine des grains de café. Bon, le petit souci de cette méthode c’est que les arômes de café en pâtissent un peu. [« Bah ton café est franchement dégueulasse », affirme quelqu’un dans La Cage aux Folles.] Oui, c’est vrai, mais la bonne nouvelle, c’est qu’une variété de café qui ne contient naturellement pas de caféine a été découverte en Éthiopie en 2004, donc la question de la décaféination ne se posera bientôt plus. Et pour le thé sans théine, il y a le roi-... le roïbos ? Le rouïbos ? [Attendez, que je vérifie mes notes.] Ah oui voilà c’est ça. Et pour le thé sans théine, il y a le rooïbos, mais bon, c’est pas vraiment un thé quoi. [« Espèce de gros hypocrite, menteur ! », accuse Bagheera dans Le Livre de la jungle.]
De retour dans les forêts françaises, le lynx vit toujours entouré de crainte et de mystère. Patrice Raydelet, auteur et photographe fasciné par ce grand félin, le piste dans le Jura et fait tout pour le protéger.
Orchamps-Vennes (Doubs), reportage
Lynx par Patrice Raydelet
« Sunday, Bloody Sunday… » Du doux crépitement de la chaîne hifi s’échappe la mélodie du groupe irlandais U2, que seuls les cliquetis de la souris d’ordinateur viennent troubler. Un verre de vin à la robe ambrée dans le creux de la main, Patrice Raydelet fait défiler les fichiers vidéos. Dehors, dans l’obscurité grandissante, les cimes des majestueux conifères dansent au gré des bourrasques.
« Bingo ! » s’écrit-il brusquement. Sur l’écran sombre, apparaît la silhouette élancée d’une bestiole à la fourrure tachetée. Une touffe de poils noirs orne le sommet de ses oreilles triangulaires. Les yeux bleus du naturaliste s’illuminent : « Je te présente Rocky, le mâle du coin. »
« Petiot », Patrice est tombé dans la fascination du lynx boréal. Auteur et photographe animalier, il y a consacré sa vie : « Ce n’est pas un métier, ni même une passion. C’est un chemin de vie, une obligation, un combat, dit-il d’un accent jurassien à couper au couteau. Souvent, les gens me disent : "Quelle chance tu as de vivre de ce que tu aimes !" Non, non, ce n’est pas formidable. Il y a de quoi se foutre en l’air… »
Dans les contreforts de son Jura natal, il nous a emmené à la découverte de ce mammifère fantomatique et menacé, classé « en danger de disparition » sur la liste rouge française de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN).
« C’est par là… » À pas de géant, Patrice grimpe en direction d’une crête arborée. Le souffle à peine saccadé, il nous plonge dans l’histoire de ce mystérieux félin. Au Moyen Âge, son aire de répartition s’étendait de la péninsule ibérique aux confins de la Sibérie. Victime de la chasse, de la destruction de son habitat et de la raréfaction de ses proies, il disparut de l’Europe de l’Ouest à la fin du XIXᵉ siècle.
« L’ultime trace que j’ai trouvé dans les archives départementales du Jura remonte à 1885, détaille le fondateur du pôle Grands prédateurs. Un homme racontait avoir tué et enterré un énorme chat sauvage, à la queue courte et aux oreilles pointues. J’ai compris qu’il s’agissait d’un lynx et qu’à cette époque, personne ne connaissait cette espèce. »
Et puis, plus rien. Un grand trou noir d’un siècle. Le lointain cousin du puma ne réapparut dans le massif jurassien qu’en octobre 1974. « Trois ans plus tôt, quelques lynx avaient été réintroduits en Suisse. Une femelle a parcouru 100 km à vol d’oiseau pour finalement être sauvagement abattue, à Gex, dans l’Ain. » Patrice interrompt sa marche, mains sur les hanches. Sous sa manche, se dévoile un tatouage : les empreintes d’un lynx. « Voilà. Sa disparition et son retour ont été marqués par deux bêtes flinguées par l’Homme. Le tableau est dressé. »
Des connaissances scientifiques lacunaires
Sans trop y croire, le jurassien est parti sur la piste du lynx, dès qu’émergea la rumeur de son retour, à l’aube des années 1990. Il comprit alors, qu’hormis les fantasmes et les légendes, les connaissances scientifiques sur l’espèce étaient quasi inexistantes. « Pour les chasseurs, cette saloperie allait vider les forêts de gibier [1].
Pour les éleveurs, il boufferait tout dans les bergeries. Et pour ses défenseurs, ce n’était qu’un bon gros chat sympa. » De 1991 à 1997, c’est dans un parc zoologique de Bavière qu’il apprit à les observer, les écouter, imiter leurs cris. « Ça peut sembler étrange, s’amuse-t-il, mais à l’époque, il n’y avait rien pour étudier leur comportement. »
Filtrant les rayons du soleil, les feuilles des arbres offrent au regard un camaïeu de verts somptueux. Sous nos pieds, le bruissement de l’humus, dont l’odeur emplie l’air frais, s’accorde avec le chant d’un geai des chênes. Patrice s’accroupit et examine les selles semées par un lynx. Alors, l’esprit s’emballe : peut-être allons-nous le voir ? Il sourit. « J’ai attendu vingt ans pour avoir la chance de croiser son chemin dans le Jura. Et dire que ça s’est joué à une bière… »
À la fin des années 2000, le photographe rendit visite à un éleveur pour travailler à la mise en place de chiens de protection [2]. « Au moment où j’allais partir, il m’invite à entrer boire un verre. Je cède et finis par m’en aller assez tardivement. » La nuit était tombée sur la vallée. Dans les phares de sa voiture, il aperçut au loin filer deux ombres furtives : « Putain, des lynx ! » Il écrasa aussitôt sa pédale de frein, s’arrêta en travers de la route et sauta sur le bitume. « Je me suis mis à les appeler, poursuit-il en gesticulant pour imiter la scène. Et paf ! Un jeune lynx fit demi-tour, intrigué et s’assit à deux mètres de moi. » Ils passeront quelques minutes à « tchatcher », tous les deux allongés dans le fossé. « C’était un moment fabuleux, une proximité inoubliable. Je ne suis jamais rentré aussi léger. »
Cette histoire est si surprenante qu’on la croirait sortie d’un conte fantastique. Le lynx n’est-il pas un animal farouche ? « Loin de là ! Il est simplement extrêmement discret. C’est lui seul qui décide s’il veut être vu ou non. En Andalousie, je me suis baladé avec un mâle… Il marchait à côté de moi, comme si je promenais mon chien. » Le passionné palpe parfois dans leur regard une pointe de curiosité. Plus souvent, rien que l’indifférence. De telles rencontres, il peut les compter sur les doigts de ses mains.
Arrivé au sommet d’une petite paroi rocheuse, l’homme aux cheveux grisonnants retire son sac à dos et s’en va récupérer les cartes mémoire de ses pièges photographiques, dissimulés dans la broussaille. Installés au cœur du printemps, ils lui permettent d’assurer un suivi des lynx vivant dans les parages.
Aujourd’hui, la population française de lynx avoisine les 150 individus, dont plus des deux tiers habitent les sapinières jurassiennes. « Dans le massif, on observe de plus en plus de femelles suitées, ce qui était très rare autrefois », se réjouit le spécialiste. Au printemps 2021, quarante-deux portées de un à quatre chatons avaient été recensées sur les départements de l’Ain, du Doubs et du Jura. « Où sont-ils ? Là réside tout le mystère. Comment se fait-il que la population ne semble pas s’étoffer ? Je ne comprends pas… »
Officiellement, le trafic routier est la première cause de mortalité chez ces animaux. Chaque année, une quinzaine d’entre eux meurent percutés par un véhicule. « Ça paraît peu, mais c’est tout de même 10 % de la population nationale. » Alors Patrice tente d’inciter les conducteurs à lever le pied et réfléchit à l’élaboration de passages à faune, au-dessus ou en dessous des routes les plus accidentogènes, avec le Parc naturel régional du Haut-Jura.
La fragmentation du couvert forestier par les zones urbanisées complique également, voire empêche, la dispersion des individus et les échanges entre noyaux de population différents. À l’avenir, ces isolements risquent d’engendrer un affaiblissement génétique de l’espèce.
« Et puis, il y a le braconnage. Une cause de mortalité qu’on peine à chiffrer, mais qui est bien réelle, déplore Patrice, la main posée sur l’écorce d’un hêtre. Je suis écœuré quand j’entends les chasseurs, inquiets de manquer de gibiers, vouloir la peau du lynx. Et après, ces prétendus amoureux de la nature veulent nous faire gober qu’ils ne chassent que pour la régulation ? » Lancé en 2022 par le ministère de la Transition écologique, un plan national d’actions entend rétablir le félin aux mouchetures noirâtres « dans un état de conservation favorable ». S’il salue l’initiative, Patrice déplore l’absence de moyens octroyés aux investigations, dans la lutte contre les destructions illégales.
Sur le chemin du retour, à la lisière de la forêt, le piaillement d’un oisillon nous alerte. Tombée de son nid, une petite grive litorne repose par terre, figée par la peur. De ses doigts délicats, le naturaliste saisit la miraculée et la dépose sur la branche d’un grand sapin. Autour de lui, les parents affolés virevoltent comme des chauves-souris dans la pénombre. « Espérons qu’elle s’en sorte… »
« Il y a une vingtaine d’années, quand je demandais à une classe élémentaire de me dessiner un lynx, plus d’un tiers des élèves me rendaient des monstres aux dents dégoulinantes de sang. Maintenant, les gamins ne font plus ça. » Aux yeux de Patrice, l’acceptation des prédateurs et leur cohabitation avec les humains passeront par davantage de culture et de connaissances. « Les journalistes illustrant leurs papiers par un loup ou un ours à l’allure féroce modélisent dans l’esprit des citoyens une image négative de ces animaux. Ce n’est plus possible… »
La légende de l’arracheur de cervelle
Au XIXᵉ siècle, et encore aujourd’hui dans certains livres, le lynx était appelé « loup-cervier ». Ce terme émane des maintes superstitions qui courraient sur l’espèce depuis le Moyen Âge : « À l’époque, on racontait qu’il se cachait dans les arbres en attendant que passe sa proie, pour lui sauter sur le dos et lui arracher la cervelle. »
Un comportement fantasmé qui, additionné à son feulement associé au hurlement du loup, le dota de cet étrange surnom. « En diffusant ces légendes, les savants et les curés ont causé beaucoup de torts au lynx. »
Accidents de la route, braconnage, fragmentation des forêts... Tout autant d’obstacles à la constitution d’une population durable de lynx. © Emmanuel Clévenot / Reporterre
Étudier ce mammifère, c’est finalement accepter une perpétuelle remise en cause des connaissances amassées. « Il y a peu, un naturaliste biélorusse a observé un mâle tuer un chevreuil et en offrir la carcasse à une femelle et ses petits, poursuit Patrice, les sourcils levés. Jamais on aurait imaginé ça ! Tout le monde pensait qu’il abandonnait la femelle aussitôt après s’être accouplé. »
Le ciel s’est obscurci. Patrice se faufile sous un vieux fil barbelé, servant de clôture à quelques vaches au pelage blanc-crème. À l’autre bout du champ, apparaît la maison. « Le suspens est à son comble », sourit-il, en sortant de sa poche les cartes mémoire. Auront-elles immortalisé un instant de la vie secrète du fantôme des forêts ?
Cet été, RFI s'intéresse à l'histoire des objets de notre quotidien. Dans ce premier volet de notre série, nous faisons un gros plan sur la face cachée du crayon à papier, utilisé par des générations d'écoliers, d'artistes ou d'artisans.
Par François-Damien Bourgery

Pas de vacances pour le crayon à papier. Sitôt les cartables remisés au placard, le voilà qui ressurgit entre les doigts des estivants. Dans les aéroports et dans les gares, sur les chaises longues et les serviettes de plage, l'accessoire de travail devient un partenaire contre l'ennui. Il hésite au-dessus des grilles de sudoku, noircit les cases de mots croisés. Se trompe. Corrige. S'émousse. Triomphe enfin. Son succès ne s'est jamais démenti.
L'objet pourtant ne paie pas de mine, bien qu'il en soit doté. La sienne est traditionnellement faite d'un mélange de graphite et d'argile, fixé entre deux demi-cylindres de bois de cèdre collés ensemble. Le tout mesure en général une quinzaine de centimètres, mais parfois beaucoup plus : en 2017, les ouvriers d'une usine Bic du Pas-de-Calais ont produit un crayon long d'un kilomètre, pulvérisant le record établi deux ans plus tôt en Allemagne. Plus de 140 personnes ont été mobilisées pour porter le fabuleux objet.
Notez que si nous écrivons ici « crayon à papier », nous pourrions tout à fait le désigner autrement. Sa constitution lui vaut en effet de multiples appellations. Selon qu'on habite en Bourgogne, dans le Pas-de-Calais ou en Bretagne, on le nomme crayon de papier, crayon de bois, crayon gris… On parle de crayon à mine au Québec et simplement de crayon en Belgique. L'Académie française n'a pas tranché. À la question d'une internaute lui demandant quel terme utiliser, l'institution répond : « Depuis que le crayon à mine a été mis au point par l’ingénieur normand Nicolas-Jacques Conté, il a reçu de nombreuses dénominations : crayon à mine, crayon de bois et crayon à papier. C'est cette expression qui est la plus employée, même si les autres sont correctes. »
Le crayon à papier, une invention hexagonale ? Pas si simple. Sa paternité diffère selon les sources. Elle est française pour certaines, anglo-saxonne ou germanique selon d'autres. « Il n'y a pas vraiment d'inventeur, évacue Manuel Charpy, historien au CNRS, spécialiste de la culture matérielle. Le crayon est juste une transformation de ce qui existe déjà. Lorsque Conté dépose son brevet en 1795, les outils de dessin, qu'il soit industriel ou artistique, connaissent un développement considérable. On trouve déjà des mines dans des corps en bois. »
L'invention réside en réalité dans la composition de la mine. Elles sont à l'époque en graphite, une forme de carbone dont les meilleurs gisements se trouvent en Angleterre. Mais en cette fin du XVIIIe siècle, Londres est en guerre contre Paris et lui impose un blocus économique. Nicolas-Jacques Conté, scientifique réputé, est sommé de trouver une solution à la pénurie qui menace. C'est chose faite en quelques jours avec un mélange de graphite ordinaire et d'argile cuit à très haute température. Conté s'est-il inspiré de la trouvaille de l'Autrichien Joseph Hardtmuth deux ans plus tôt ? L'histoire ne le dit pas.
« La vraie bascule, c'est l'industrialisation de la production », remarque Manuel Charpy. La variation de la température de cuisson et de la proportion graphite-argile permet de produire des mines de différentes duretés. Grâce aux machines-outils, le bois utilisé comme enveloppe peut être découpé en de longues plaques tronçonnables de manière standardisée. Le crayon moderne est né. Il obtient la médaille d'or des Arts et métiers et accompagne Napoléon dans sa campagne d'Égypte. « Le corps expéditionnaire part avec des armes et des crayons à papier. On s'approprie les antiquités égyptiennes en les dessinant », note l'historien.
Mis au point à la fin du XVIIIe siècle, le crayon à papier se vend par milliards chaque année.
L'objet est très vite adopté par toutes les professions. Il faut dire qu'il a tout pour plaire : utilisable sur de nombreux supports – le papier, la toile, le bois, la pierre –, il se transporte au fond d'une poche, ne bave pas, s'affûte en quelques coups de canif, résiste à l'eau, au temps, tout en s'effaçant facilement. « Le crayon arrive assez tard dans les écoles françaises, poursuit Manuel Charpy. Il est d'abord employé comme outil de dessin. On trouve aussi sa trace dans les cahiers de géographie et de géométrie. Il devient très ordinaire dans les années 1860-1870. » L'enseignement primaire obligatoire et la démocratisation de l'écriture font s'envoler les ventes.
Plus de deux cents ans après son invention, le crayon à papier est désormais concurrencé par le stylo-bille et les outils numériques. Mais il continue à se vendre par milliards chaque année. Et si les caisses enregistreuses l'ont fait disparaître des oreilles des épiciers, il demeure un incontournable des trousses d'écoliers. « On s'en sert pour tout, confirme Marie Massé, institutrice à Paris. Comme il se gomme, il est plus pratique pour les dictées, les calculs posés… »
À l'inverse du stylo qui tolère peu la faute, le crayon est le meilleur ami de l'apprenti. Il permet le doute et la maladresse, rassure, et encaisse sans s'offusquer l'ingratitude dont font parfois preuve les plus jeunes. « Les enfants sont souvent impatients de passer au stylo, constate l'institutrice. Ça glisse mieux sur la feuille et c'est plus net. Mais en cas d'erreur, ils doivent barrer et utiliser le blanco. Et là, rien ne va plus. »
Sans compter que le crayon est bien plus écologique que le stylo. Même s'il est, lui aussi, touché par l'obsolescence programmée, celle-ci se mesurerait en dizaines de kilomètres. Il est en effet communément admis qu'il peut tracer une ligne de 56 km avant d'être trop petit, et donc inutilisable, à force d'être taillé. Soit une moyenne de 45 000 mots. Bien plus qu'un stylo-bille (2 km) et qu'une recharge de stylo-plume (1,4 km). Bref, le crayon à papier possède encore trop d'arguments pour consentir à s'effacer.
Donnez-lui quelques mots, voire une phrase et attendez un peu, Craiyon vous donnera une proposition de 9 images correspondant à la description que vous avez entrée. Craiyon comprend le français, mais comme il (elle ?) va le traduire en anglais pour lancer sa création, autant lui causer angliche de suite.
Voici le résultat pour "pastel owl". (le hibou est mon totem ...)
