par Jean-Marc Proust – 27 septembre 2025
Dans quelques semaines, l'Académie suédoise décernera le prix Nobel de littérature de l'année 2025, en parallèle des quatre autres récompenses, décernées depuis 1901. Conformément aux vœux d'Alfred Nobel, les prix Nobel honorent «chaque année des personnes qui auront rendu de grands services à l'humanité, permettant une amélioration ou un progrès considérable dans le domaine des savoirs et de la culture dans cinq disciplines différentes: paix ou diplomatie, littérature, chimie, physiologie ou médecine et physique».
Tentons un pas chassé dans ce ballet cérémoniel en suggérant que le prochain lauréat du prix Nobel de littérature soit Wikipédia. Oui, Wikipédia, cette libre encyclopédie en ligne que nous consultons pour vérifier un truc, trouver un texte classique, découvrir la guerre du Péloponnèse (Ve siècle avant J.-C.) ou le crapaud nain de Kandy… Ou contribuer en corrigeant une coquille, en ajoutant deux ou trois lignes, un paragraphe voire en créant une page.
Est-ce saugrenu? Absolument pas. Tout d'abord, observons que l'encyclopédie en ligne –partage (inédit par son ampleur) universel des savoirs– répond aux exigences testamentaires d'Alfred Nobel en ayant «fait la preuve d'un puissant idéal». S'y ajoute une foi extraordinaire dans les capacités des humains à créer ensemble ces savoirs, les exposer, les discuter, les améliorer, de la simple contribution à l'exigence la plus savante.
En donnant un accès simple et immédiat à un champ de connaissances universel, cette encyclopédie prend aussi le parti de la lecture dans un monde où elle semble devoir inexorablement se marginaliser. Et d'une lecture exigeante: certains articles sont incroyablement fouillés, regorgeant d'érudition, de détails et de références. Une manière de savants bras d'honneur aux vidéos de quelques secondes, oubliées peu après avoir été publiées. À cet égard, Wikipédia porte là une vision politique. Comme des pans entiers de la littérature.
En ligne avec le «puissant idéal» du fondateur, le comité Nobel surprend parfois avec des choix inattendus (Bob Dylan en 2016) et, plus souvent, politiques. Plusieurs écrivains s'opposant à des régimes autoritaires ont ainsi été distingués: le Soviétique Alexandre Soljenitsyne (1970), le Chilien Pablo Neruda (1971), le Français d'origine chinoise Gao Xingjian (2000)… Là encore, ce critère s'applique largement à Wikipédia, plusieurs fois victime de censure et de blocages par des régimes autoritaires (Biélorussie, Chine, Iran, Russie, Syrie, etc.) et quelques démocraties (France, Italie, etc.), honte à elles.
Cette exigence politique est d'autant plus nécessaire que Wikipédia est désormais menacée par les «progrès» de l'intelligence artificielle. Ainsi, dans les recherches Google, des résumés «maison» sont désormais mis en avant, pillant allègrement les ressources gratuites de l'encyclopédie en ligne. L'élève qui pompait tranquillement Wikipédia demande désormais à ChatGPT de le faire à sa place. Ces clics disparus détruisent progressivement la visibilité de l'encyclopédie, réduisent son nombre de visiteurs, menaçant indirectement ses financements (versez quelques euros après avoir lu cet article).
Un projet universel et profondément littéraire
Par ailleurs et même si cela n'apparaît pas de prime abord, le projet de l'encyclopédie en ligne est éminemment littéraire. Il en recouvre de nombreuses formes: synthèse et analyse mais aussi récit, poésie, cadavre exquis, brouillon…
En effet, Wikipédia est d'abord une page blanche. Que l'inspiration soit là ou non, tout y est à construire. Écrire un premier jet, aligner des paragraphes, identifier des références, soigner son style, insérer des citations, synthétiser sa pensée… Soudain, votre travail est repris et amélioré, parfois réduit ou détruit. Ici, on insère une précision. Là, on supprime une phrase hasardeuse. Ailleurs, c'est tout un développement qui s'impose. Chaque clic y est une inspiration ou une rature. Ratures dont l'historique est soigneusement conservé: quelle mémoire, quel «manuscrit»!
Cette écriture à quatre mains (baptisons-la ainsi quoique le nombre de doigts wikipédiens soit incommensurable) est connue. Pierre Souvestre et Marcel Allain écrivirent ainsi la série Fantômas. Sous les romans d'amour de Delly se cachaient Jeanne-Marie Petitjean de La Rosière et son frère Frédéric. Songeons aussi aux frères Goncourt.
Écrire à plusieurs? Il y a également là une proximité avec les cadavres exquis, à cette nuance près que le jeu créé par les écrivains surréalistes prévoyait que chaque contribution se fasse en ignorant la précédente. Dans Wikipédia, il suffit parfois d'un peu de mauvaise foi pour qu'il en soit ainsi…
Écrire sous pseudonyme? Mais c'est toute l'histoire de la littérature qu'il faut ici convoquer. Voltaire! George Sand! George Orwell! Lewis Caroll! Trevanian! Vercors! Émile Ajar! Il arrive probablement à des célébrités de jouir de l'anonymat que permet internet pour contribuer à l'encyclopédie et pas seulement pour rectifier la page qui les concerne.
Voici donc qu'en un quart de siècle a surgi une écriture universelle et, loin de la sacralisation du «grand écrivain», démocratique: toute contribution est bienvenue, pour peu qu'elle se conforme à quelques règles simples. Wikipédia met l'écriture à la portée de tout le monde.
La comparaison s'impose avec une autre encyclopédie, celle –éponyme– de Diderot et D'Alembert, splendide modèle d'écriture collaborative. On compte alors quelque 158 contributeurs à cette œuvre immense, la plupart anonymes. Ce modèle, Wikipédia l'a amplifié: des contributeurs par centaines de milliers, à l'échelle mondiale, pour produire le plus grand défi littéraire de notre temps.
Comme ce fut déjà le cas au XVIIIe siècle, Wikipédia s'est enrichie et développée progressivement, grâce notamment à de nombreuses traductions. Articles en anglais au départ, traduits et synthétisés, aujourd'hui presque tous disponibles dans une dizaine de langues. Wikipédia nous rappelle chaque jour l'importance du métier de traducteur, sans lequel des pans entiers de la littérature nous seraient inconnus. Et l'on félicitera au passage les correcteurs, toujours prompts à améliorer un article par des contributions discrètes quoique essentielles.
Autre développement ô combien littéraire: dans Wikipédia, grâce à l'hypertexte, chaque article est relié à d'autres articles, existants ou à créer, à la manière de récits enchâssés ou d'un inépuisable roman à tiroirs. Ou, pour être plus moderne, un magnifique bric-à-brac de préquels et séquels, aux ramifications toujours plus vastes.
Parfois, un canular surgit, démasqué plus ou moins rapidement, éventuellement archivé. Dans une terminologie toute situationniste, il est assimilé à du «vandalisme sournois». La littérature en a connu plusieurs: Jean du Chas et Le Concentrisme (merci Samuel Beckett) ou Bilitis (bravo Pierre Louÿs) et l'on n'oublie pas le merveilleux Jean-Baptiste Botul. Oui, les trolls aussi appartiennent au projet littéraire.
Enfin, par ses foires d'empoigne feutrées entre contributeurs plus ou moins aguerris, Wikipédia relève évidemment du salon littéraire comme de la querelle des Anciens et des Modernes, à grands renforts de rhétorique, de théâtre et de mauvaise foi.
Ces conflits doivent autant à la sensibilité de certains sujets qu'à l'actualité. Car Wikipédia est la première expérience littéraire d'écriture globale en temps réel, qui flirte avec le journalisme, mais s'en distingue en captant l'essentiel (ce qui restera). Pour ma part, je suis toujours fasciné de constater qu'un trophée sportif ou un décès sont immédiatement intégrés à l'encyclopédie en ligne. Et aussitôt vérifiés, voire contestés.
Le comité Nobel pourrait aussi récompenser Wikipédia pour son extraordinaire productivité, puisque l'encyclopédie a produit 7,1 millions d'articles en un quart de siècle et est accessible en 342 langues.
Car existe-t-il un autre endroit au monde où un paragraphe, une phrase, parfois un mot suscitent autant de débats? Il s'agit de trouver la forme parfaite, une gageure évidemment mais qui mobilise d'interminables échanges. Et il y a là un débat à l'horizontale au sein duquel personne ne peut se prévaloir d'une quelconque supériorité intellectuelle.
L'exigence encyclopédique s'exprime ici en espérant dégager un point de vue neutre (le «style Wikipédia»?). Impossible défi? Ce faisant, elle n'échappe pas aux nombreux débats relatifs au langage et à sa violence, à sa manière de traduire l'oppression ou l'émancipation. «C'est dans le mot que nous pensons», disait le philosophe allemand Georg Hegel (1770-1831, merci Wiki). En s'efforçant de trouver un langage commun (plutôt que neutre) pour s'écouter et se comprendre, en préférant l'argumentation à l'autorité, Wikipédia nous offre chaque jour une grande leçon de composition littéraire.
Créée en janvier 2001, Wikipédia aura bientôt 25 ans. À la fois la prime jeunesse et la préhistoire pour internet. Le comité Nobel pourrait aussi récompenser l'encyclopédie en ligne pour son extraordinaire productivité, puisqu'elle a produit 7,1 millions d'articles en près d'un quart de siècle et est accessible en 342 langues (source: Wikipédia, bien sûr).
Un trésor universel, que même les encyclopédistes des Lumières n'auraient pu concevoir. Un trésor que nous consultons régulièrement sans en mesurer l'importance, tant il est entré dans nos pratiques et notre patrimoine culturel. Nous n'en mesurons pas assez l'importance au moment où l'intelligence artificielle et ses divers usages nous abreuvent d'approximations et de mensonges, jungle numérique dans laquelle nous naviguons –aveugles– à vue.
Accessoirement, les 10 millions de couronnes suédoises (près de 910.000 euros) allouées au lauréat par l'Académie suédoise seraient bienvenues pour la Fondation Wikimedia, qui finance le projet et en garantit l'indépendance. Alors oui, donnons le prix Nobel de littérature à ce «puissant idéal» qu'est Wikipédia!
P.-S.: Et dès que ce sera acquis, ouvrons une page Wikipédia pour écrire collectivement le discours de réception du prix à Stockholm.
C'est un incontournable de l'été et des vacances. La carte postale est là, à la vue de tous, apposée sur des tourniquets de magasins de plage ou dans des boutiques éphémères quelque peu bobos. Souvent kitsch, tournée vers le passé, ou floquée d'un design plus moderne, la carte postale semble traverser les âges… Depuis combien de temps exactement?

Derrière son allure quelque peu désuète, ces bouts de carton ont en fait une histoire riche, marquée par un début timide et controversé, avant de connaître un succès tonitruant, notamment grâce à un événement qui marquera l'histoire. Une success story à laquelle les modes de communication modernes ont mis un sacré plomb dans l'aile, sans pour autant les faire disparaître.
Qui a inventé la carte postale? La question reste entourée de mystère, tant un nombre incalculable de pays européens revendiquent sa paternité. Si l'on s'envoie des lettres depuis l'Antiquité, la carte postale, qui se différencie par son côté recto illustré et s'envoie sans enveloppe, aurait fait ses premiers pas au milieu du XIXe siècle, par le biais d'un certain Theodore Hook.
Ce Britannique, dramaturge et romancier (en plus d'être un sacré rigolo), envoie en 1840 une drôle de «lettre»: un bout de carton, sans enveloppe, muni d'un timbre et coloriée à la main, représentant un dessin tournant en dérision les employés de poste. Le destinataire? Lui-même.
Après ce prototype expérimental et visiblement moqueur, vient le temps de la structuration du concept. En 1865, une conférence postale austro-allemande marque un tournant. La carte postale est alors officiellement pensée et son concept approuvé. À peine quatre ans plus tard, en Autriche, un professeur d'économie, Emanuel Herrmann, apporte un coup de pouce décisif au modèle. Il propose une carte de correspondance à bas coût et sans enveloppe. La carte postale est née.
En bon râleur, le scepticisme franchouillard est de mise face à ce nouveau concept venu de l'Est, où son utilisation explose. Trop intrusive, elle expose les écrits du destinataire au tout-venant –notamment aux petits personnels– et l'intimité des messages se retrouve dévoilée au grand jour. Il faut attendre quelques années encore pour que la correspondance à découvert soit finalement autorisée en France… notamment grâce à la guerre franco-allemande de 1870-1871.
En plein conflit entre la France et la Prusse, un événement va marquer l'arrivée en force de la carte postale dans les mœurs de l'Hexagone: le siège de Strasbourg de 1870. La Société de secours aux blessés fait circuler un carton estampillé de la Croix-Rouge, permettant aux soldats français de rassurer leurs familles, sans nouvelles de leurs hommes encerclés. Cette initiative, autorisée par les Allemands, marque une première utilisation massive en France de ce nouveau moyen de communication. Deux ans plus tard, son utilisation est officiellement autorisée.
En un rien de temps, la carte postale gagne du terrain. Moins chère et plus rapide que la lettre, c'est une alternative efficace dans un monde où le système postal est encore en plein essor. À l'aube du XXe siècle, ces petits bouts de carton sont carrément à la mode et on se les arrache. Preuve en est avec la première carte illustrée française représentant la tour Eiffel, datant de 1889. Son éditeur, Libonis, en vendra pas moins de 57.500 exemplaires en vingt jours, un record pour l'époque.
La carte postale mania prend un autre tournant après 1890, quand un Marseillais du nom de Dominique Piazza envoie une carte bien particulière à un ami argentin. Sa spécificité? C'est en fait une photographie de la cité phocéenne, collée sur du carton. Très vite, le concept (que Dominique Piazza n'a pas déposé, coup dur pour lui) explose. On illustre tout: les paysages, les événements historiques, les scènes du quotidien… et les chats.
On est alors dans ce qui pourrait ressembler au tout premier réseau social de l'histoire, à cheval entre Facebook et Instagram. Les messages sont courts, lisibles par tous, documentent la société, relaient parfois de la propagande, font rire, s'exposent, se collectionnent. Et l'on s'arrache les illustrations improbables qui les accompagnent, de véritables mèmes viraux, que l'on s'empresse de partager. Un véritable âge d'or.
Zappée comme jamais?
On y ajoute de la couleur dans les années 1950, on y intègre des microsillons dans les années 1960 pour qu'elle fasse de la musique (un flop), on change la forme, les illustrations (qui prennent souvent une tournure sexiste)… Bref, la carte postale passe par tous les états. Jusqu'à sa chute?
Ce n'est un secret pour personne: l'âge d'or de la carte postale est passé et son déclin est amorcé depuis bien longtemps. Depuis l'arrivée du téléphone, dès les années 1945, même. Les mails, les SMS, les réseaux sociaux mettent à chaque fois un peu plus à mal ces petits bouts de carton, devenus presque obsolètes.
Faut-il pour autant enterrer définitivement la carte postale? Pas tout à fait. Chaque année, encore 74 millions d'entre elles sont envoyées en France. Si cette dernière a quelque peu perdu son pouvoir de correspondance, elle s'est transformée en un symbole d'une attention personnalisée et particulière.
Ce n'est plus tant le contenu, mais le fait de l'avoir envoyée qui compte, dans un monde où l'instantanéité des messages éphémères estompe les preuves d'amour et d'amitié. Un geste symbolique qui marque un souvenir tangible, qu'aucun autre moyen de communication, aussi moderne soit-il, ne permet. La carte postale est morte, vive la carte postale!
L’histoire fabulée de l’iris revestois
Une uchronie imaginée par le Comité d’invention de l’Iris Bleu du Revest (IBR)
Les iris de Van Gogh
L’histoire ne se raconte pas, elle s’écrit.
L'Histoire avec une majuscule est toujours sujette à caution car vecteur de propagande des gens de pouvoir et des influenceurs. Et la petite histoire, celle du quotidien, celle dont se nourrissent les sociétés d’histoire locale, c’est bien pareil aussi. Le filtre humain travestit la vérité qui ne sera jamais qu'un mirage qu'on n'atteindra jamais. Pas plus que la grande Histoire, l’histoire locale ne peut être une science exacte. La vérité historique n’existe pas, elle se construit, elle s’invente. Si tant est que l’histoire puisse être une science, ce sera une science de la communication.
En 50 avant J.C., des commerçants Romains découvrent Le Revest, capitale du peuple Comoni. Ces industrieux Celto-Ligures cultivent une plante qui lors de la empereur romain avec toge bleuefloraison, originale car hivernale, couvre de bleu les collines du pays. Les indigènes en tirent dans leurs ateliers tinctoriaux un colorant végétal bio et naturel selon un procédé confidentiel, original et copyrighté qu’ils refusent de communiquer. Aux teintureries sont adjointes des activités de filature et de tissage qui font de la vallée de Dardennes, au début de notre ère, un petit centre industriel à la renommée régionale. Les Romains, pendant quelques décennies, en sont réduits à troquer uniquement les étoffes déjà teintes de ce bleu intense, nommé plus tard par les peintres « bleu revestois », que les Comoni commercialisent déjà de Nikaïa à Massilia.
Une petite précision : on nous a maintes fois seriné que l’industrie tinctoriale de la pourpre, réservée aux empereurs romains, était à l’origine de la fondation de Toulon, avec sa teinturerie à l’embouchure du Las, son eau si pure et si abondante à la source Saint-Antoine, dédiée alors au Dieu Telo,et tutti-quanti, vous connaissez l’histoire. Enfin, on vous a raconté l’histoire. Car le truc du murex, c’était du pipeau : on n’en a jamais retrouvé dans cette partie de la Méditerranée. Garanti sur facture : absolument aucune trace à Toulon de murex mort ou vif. Et pour cause ! La couleur bleue était inconnue de l'humanité au moins jusqu'à l'Antiquité. En effet, le mot bleu n'est pas retrouvé dans les langues et textes anciens, sauf dans la civilisation égyptienne. On ignore s'il s'agit de daltonisme ou simplement d'une absence de sensibilité à cette couleur, peu présente dans l'environnement humain de l'époque. Ce que les Romains appellent « Pourpre » et réservent en un premier temps à leurs empereurs et assimilés, c’est le bleu revestois.
Les dirigeants romains, en particulier les empereurs qui se succèdent à la vitesse grand V, commencent à s’intéresser sérieux aux étoffes bleues du Revest. Ils exigent de maîtriser toute la chaîne de fabrication par une intégration verticale de toutes les activités, depuis la culture des iris jusqu’à la merchandisation des étoffes et des vêtements en prêt-à-porter.
Ils essaient d’abord de neutraliser les terminaux de vente à Nikaïa, Olbia et Massilia. Mais si les Romains étaient bons commerçants, ça se saurait. Échec sur toute la ligne. Ils tentent alors de couper les axes de communication en bloquant les ports. Sauf qu’ils ne sont pas bons marins et leur filet laisse passer les pirogues de livraison qui parviennent toujours à destination.
Dorénavant, une seule option s'offre à l’empereur Romain pour s’approprier l’iris bleu du Revest : la guerre terrestre. Ah ! Ma qué voilà enfin une discipline où les Romains sont les maîtres. C’est ce qu’on appelera La Guerre éclair des Deux Pourpres. (On rappelle que les Romains étaient génétiquement Daltoniens). Un matin de septembre, près avoir suivi l’A8 (la via Aurelia, qu’ils disaient) en provenance de Cimiez, l’armée romaine vire plein Sud à Turris (aujourd’hui, Tourves), et empruntant les drailles des sambles que prendront l’armée de Grignan en 1707 puis les Turcos en 1944, ils déboulent en haut de la carrière et s’emparent du Revest. Classique.
Après avoir vainement essayé d’extorquer les secrets de fabrication aux maîtres teinturiers Comoni, les Romains, qui causaient pas beaucoup estranger, se résolvent à arracher les rhizomes d’iris des collines revestoises dans l’objectif de les replanter chez eux, dans un territoire où ils pourront les étudier en détail et les exploiter loin de ces terres tumultueuses des Comoni. Et ce qu’ils ne pourront transporter vers leurs péniches qui attendent au port, ils le brûlent, oui oui oui, ils mettent le feu aux collines. Sauf que ça prend pas beaucoup, parce que en ce temps-là, toutes les terres étaient bien entretenues, désherbées, débroussaillées.
Et c’est ainsi qu’Octave qui se faisait appeler Auguste, tout content d’avoir raflé 3 barquettes d’iris aux Comoni, fit inscrire le nom de cette tribu sur la liste des peuples vaincus au Trophée de La Turbie. En -6 av. J.C.
Bon, maintenant, vous savez.
On n’entend plus beaucoup causer des Comoni pendant un bout, ils ont juste continué à vivre tranquilou dans leurs collines, tout habillés de bleu, sans trop s’occuper des autres. Avec de temps en temps un regain d’intérêt, comme vers le Ve siècle de notre ère, pour les teintures bleues de Revest.
Blason marial
Connaissez-vous Notre-Dame de Pépiole, non loin du Revest, au pied de la colline de Six-Fours ? Dès l’origine, cette chapelle dépend de l’abbaye de Saint-Victor de Marseille. L’abbaye a été fondée vers 416 par saint Jean Cassien. Or, Cassien a beaucoup voyagé en Orient : Bethléem, Constantinople, Alexandrie. De ses séjours dans les monastères égyptiens du désert, il a rapporté les principes des institutions monacales. C’est lui l’inspirateur de la liturgie gallicane, d’origine orientale qui s’opposait à la romaine. Si l’on y ajoute que le concile d’Ephèse en 430 se détermine sur la nature de la Vierge et initie le culte de Marie, on rejoint l’affirmation de grands voyageurs : Notre-Dame de Pépiole est la réplique de la chapelle de la Vierge d’Ephèse, ville où Marie est née et aurait fini ses jours.
Cassien avait aussi rapporté d’Orient un modèle architectural et l’invention du culte marial en Occident : Pépiole y serait la première église dédiée à la Vierge. Et elle se situe à 3 encâblures des teinturiers Comoni. La conclusion est évidente : le bleu de Marie qui va équiper toutes les églises de la chrétienté est d’origine revestoise, c’est le « bleu revestois » des iris de nos collines.
Là, nous n’avons trouvé aucune preuve, mais nous allons faire comme tous les autres : les inventer. Nous pouvons amalgamer un certain nombre de coïncidences toutefois qui pourront appuyer notre démonstration.
Ensuite, aux temps modernes, on peut tout imaginer. Même le grand Vincent dans notre village de peintres.
Alors, vous voyez bien, maintenant, qu’il existe une tradition revestoise quasi authentique de la culture de l’Iris Bleu.
Telo, Ragas, Foux ... (private joke)
Vu qu’on y était pas, on peut pas garantir que ça s’est passé comme ça. Toutefois, d’autres historiens ont rapporté les mêmes faits, mais ils sont peut-être aussi affabulateurs que nous. Allez savoir …
Tout le reste de ce texte est pure invention. L’iris bleu n’a jamais été cultivé au Revest pour sa teinture. Aucune trace de Sarrasin dans notre histoire : on appelait sarrasine la herse qui fermait un pont-levis. Et selon ce qu’on en sait, Van Gogh n’a jamais mis les pieds au Revest.
Par Guillaume Origoni
Les trains transportent quotidiennement plus de 22 millions d'individus en Europe, notamment pour relier les périphéries aux centres-villes. Le transport ferroviaire est plus que jamais un enjeu majeur de la mobilité urbaine et fait l'objet d'une demande croissante qui mobilise des investissements colossaux. Faire rouler un train coûte cher.

Dans un même élan, nombreux sont les États européens qui ont peu à peu délaissé les lignes peu fréquentées et non rentables. Depuis une quinzaine d'années, tout ce petit monde se gratte la tête pour savoir comment exploiter à nouveau ce réseau secondaire et tertiaire. Il manque clairement des trains, ce qui explique pourquoi la plupart sont pris d'assaut par les usagers. Pour mobiliser les capitaux manquant à satisfaire cette demande, on exploite de nouvelles lignes et on réhabilite celles où les besoins sont patents.
À rebours de cette tendance générale, il existe au Royaume-Uni des lignes de chemin de fer sur lesquelles circulent des trains de voyageurs complètement vides. C'est l'étrange constat qui a été fait par certains aficionados de convois ferroviaires. Ce petit groupe de personnes ferrovipathes, souvent appelées «trainspotters» (littéralement «observateurs de trains»), ont pour passe-temps l'établissement de listes qui recensent les heures de passage, les modèles, la typologie des trains qu'ils guettent avec la régularité du coureur de fond.
Les chasseurs des «trains fantômes» britanniques constituent un sous-groupe de trainspotters exclusivement dédié à ce mystère. Lorsque Amanda Ruggeri, journaliste pour BBC Future, a eu vent de cette énigme en 2015, elle se tourne alors vers les figures emblématiques des «ghost trains hunters»: Tim Hall-Smith et Liz Moralee. Ces quinquagénaires joviaux donnent d'autres informations étonnantes. Tout d'abord, il est très difficile d'acquérir des billets pour circuler dans les ghost trains. Les distributeurs automatiques ne les délivrent pas et les agents commerciaux du rail britannique, derrière leurs guichets, n'en ont jamais entendu parler.
Autre curiosité, les gares desservies tout au long de ces lignes insolites, sont des stations spectrales. Amanda Ruggeri prend pour exemple le train qui traverse la campagne du Yorkshire de l'Ouest, de Leeds vers la petite ville de Snaith, dans le nord de l'Angleterre. «La gare de Snaith est une gare fantôme. […] Il n'y a pas de distributeurs automatiques de billets à la gare. Il n'y a pas non plus de guichets, de stations de taxis, ni de commerces.»
Ces gares, où personne ne monte et personne ne descend des convois, sont le plus souvent totalement désertes. Il arrive aussi que les trains ne s'arrêtent jamais dans certaines d'entre elles. Pourtant, elles sont entretenues et ne présentent que très peu les stigmates de l'abandon: végétation invasive, vitres cassées, tags et bouteilles de bière amassées çà et là. Qui donc prend soin de ce dispositif interurbain constitué d'automotrices, de wagons et autres quais de gare? Et pour répondre à quels besoins?
Circuler dans les trains fantômes britanniques est un mérite que seuls quelques trainspotters comme Tim et Liz ont pu acquérir grâce à leur passion et leur persévérance. Ils ont commencé par chasser les trains fantômes en 1993, avant d'y prendre place comme uniques passagers et devenir les meilleurs connaisseurs des gares fantômes qu'ils cherchent avec patience. À ce jour, ils en ont déniché respectivement quarante-et-une et trente-deux, la plupart répertoriées sur leur site internet.
Leur plus grand souvenir reste l'arrivée à la gare de Berney Arms, dans le Norfolk, dans l'est de l'Angleterre. «C'est sans doute l'un des endroits les plus fous que nous ayons jamais visités, raconte Tim Hall-Smith à Amanda Ruggeri. Il n'y a pas de mots pour décrire à quel point cet endroit est isolé.» «La route la plus proche était à cinq kilomètres; les seules structures à proximité étaient un pub aux volets fermés et un vieux moulin à vent», complète la journaliste anglaise à propos de la gare «la plus perdue d'Angleterre» et la moins utilisée du Royaume-Uni en 2019-2020.
Tels deux Don Quichotte voyageant de concert sur les lignes oubliées du territoire britannique, les voilà en rase campagne sans possibilité de retour, car les horaires des trains fantômes ajoutent une bizarrerie supplémentaire dans un tableau déjà complexe. En effet, lorsque vous avez votre billet en main, notamment grâce aux instructions disponibles sur le site de Tim et Liz, il n'est pas rare qu'aucun trajet retour ne soit prévu dans la même journée.
Les fréquences de passage sont inadaptées aux attentes élémentaires que tout voyageur moderne peut exiger. Ainsi, un train fantôme peut proposer pour une même ligne un départ à 15h03 tous les jours, sauf le week-end, mais seulement deux retours hebdomadaires, dont un le samedi. D'autres lignes mettent à disposition des passagers un aller simple bihebdomadaire à 5h12. Les chasseurs de gares fantômes prévoient donc que des amis puissent les reconduire chez eux après une exploration!
Des années durant, le mystère qui entoure les trains et les gares fantômes a alimenté de nombreuses théories du complot: ces trains circuleraient pour simuler une évacuation massive des habitants vers les campagnes. Parfois l'hypothèse inverse est avancée: le gouvernement voudrait se débarrasser des populations rurales et concentrer la majeure partie de la population dans les villes.
Il a aussi été écrit sur les forums que les ghost trains ne seraient que la partie visible d'un vaste plan visant à déporter la population, ce qui expliquerait l'entretien de milliers de petites gares aujourd'hui inactives. D'autres esprits particulièrement éveillés et foncièrement analytiques optent pour un entraînement au tir sur des cibles en mouvement depuis des satellites armés.
«Ces convois quasi vides et aux horaires improbables n'ont qu'un seul objectif: éviter la fermeture officielle d'une ligne ferroviaire.» (La journaliste britannique Amanda Ruggeri, dans un article de 2015 pour la BBC)
Mêlant le vrai et le faux, une nouvelle théorie émerge et agrège un faible consensus. Si les convois circulent à vide, c'est pour maintenir en état des lignes de chemin de fer réservées au gouvernement et aux parlementaires en cas de guerre.
La réalité est plus simple et moins sensationnelle. Tout ceci était documenté avant le travail de la BBC, mais c'est bien à Amanda Ruggeri que revient le mérite d'avoir expliqué et diffusé la vérité sur les trains fantômes britanniques.
«Officiellement appelés “trains parlementaires”, ces convois quasi vides et aux horaires improbables n'ont qu'un seul objectif: éviter la fermeture officielle d'une ligne ferroviaire. […] Historiquement, une loi du Parlement était nécessaire pour supprimer une ligne. Aujourd'hui, bien que la réglementation ait évolué, le processus reste long et politiquement sensible. Avant toute fermeture, une évaluation d'impact est requise, suivie d'une consultation publique de douze semaines. Le projet doit ensuite être validé par l'Office du rail et de la route [l'agence gouvernementale de régulation du transport ferroviaire au Royaume-Uni, ndlr].»
Les trains fantômes britanniques ne sont en fin de compte rien d'autre que des «trains parlementaires». C'est moins sexy, mais cela n'occulte pas la propension que nous avons à coconstruire des récits qui, peut-être, deviendront les légendes futures. Cela n'empêche pas Tim, Liz et le reste de ces trainspotters très singuliers d'occuper les nombreuses places libres de ces trains un peu spéciaux.
Nous sommes en 1500 après Jésus-Christ. Le royaume de France s'étend, repoussant ses frontières de tous les côtés… Tous? Non! Car un territoire peuplé d'irréductibles Bretons, pas encore officiellement rattaché au royaume, résiste encore et toujours à la couronne de France.

Avec le beurre demi-sel, c'est l'une des particularités de la Bretagne. Pendant plus de mille ans, la péninsule armoricaine a tenu son indépendance, plus que n'importe quelle autre province française –même la Bourgogne, tombée face à la centralisation monarchique. Cette résistance bretonne hors du commun, qui s'achèvera (selon les traités) par son rattachement à la France en 1532, n'est pas le fruit du hasard.
Pour résister à l'une des puissances les plus redoutables d'Europe (oui, la France), la Bretagne a pu compter sur un paramètre: sa géographie. Située à l'extrémité occidentale du territoire français, bordée par l'océan Atlantique sur trois côtés, la Bretagne est une péninsule à la fois ouverte sur le large et protégée du continent. Avec son relief tourmenté et ses forêts profondes, la région est un véritable bastion naturel, presque inaccessible et encore plus difficile à envahir. De quoi freiner les ambitions d'encombrants voisins.
Dès les VIIIe et IXe siècles, les Bretons ont résisté à l'expansion des Carolingiens –qui n'ont jamais dominé la région de façon continue–, en exploitant leur géographie, mais aussi une technique redoutable: le harcèlement. À l'époque, les clans locaux, issus des premières vagues d'immigration galloise, ne pouvaient pas miser sur une armée unifiée, mais plutôt sur leur mobilité et leur connaissance du terrain. Tous les ingrédients étaient là pour une guérilla meurtrière: Pépin le Bref (roi des Francs entre 751 et 768), Charlemagne (roi puis empereur entre 768 et 814) ou encore Louis le Pieux (814-840) s'en mordront les doigts… à coups de palet breton en guise de bourre-pifs.
Face à la menace de la puissance française, qui lorgne constamment sur leurs terres (et probablement sur leur kouign-amann, parce que c'est vraiment bon), les ducs de Bretagne ont toujours su équilibrer les débats…
Cette géographie particulière et cette capacité à résister aux peuples voisins poseront les jalons de l'esprit d'indépendance qui caractérise les Bretons. Un sentiment identitaire qui passera aussi par une spiritualité singulière, héritage des premiers moines gallois, persécutés par les envahisseurs anglo-saxons et arrivés en Armorique dès le Ve siècle. Ces croyances renforceront l'identité locale et contribueront à l'émergence d'un véritable clergé breton, autonome dans sa vision et dans ses pratiques.
Résister, c'est bien. Mais pour durer, il faut s'organiser! C'est exactement ce qu'a fait la Bretagne, qui se dote, dès le IXe siècle, de ses propres institutions. Elle devient un royaume, puis un duché muni d'une souveraineté réelle. Les ducs de Bretagne frappent leur propre monnaie, lèvent l'impôt, rendent la justice et mènent leur diplomatie. La Bretagne médiévale dispose même de son Parlement, d'une chancellerie, d'une université à Nantes et d'une armée. Pas de quoi rougir.
Alors, certes, les ducs de Bretagne doivent de temps à autre rendre hommage au roi de France, histoire d'être peinards. Une formalité féodale, qui ne bride que très peu leur indépendance. Et quand il faut ruser ou entrer dans le jeu des intrigues diplomatiques, la Bretagne sait également y faire.
Face à la menace de la puissance française, qui lorgne constamment sur leurs terres (et probablement sur leur kouign-amann, parce que c'est vraiment bon), les ducs de Bretagne ont toujours su équilibrer les débats… Quitte à se placer au cœur des rivalités franco-anglaises, pour en ressortir d'autant plus autonomes. François II, dernier duc de Bretagne (entre 1458 et 1488), a par exemple multiplié les tractations avec la Bourgogne, l'Angleterre, l'Empire germanique et même le Danemark pour contrebalancer la pression de Louis XI, puis de Charles VIII. Une stratégie que poursuivra sa fille, Anne, jusqu'à la fin.
Dernière figure d'une Bretagne souveraine, celle qui est communément nommée Anne de Bretagne a été mariée successivement à deux rois de France: Charles VIII en 1491, puis Louis XII en 1499. Elle passera sa vie à tenter de garder la main sur son duché, pour en préserver les privilèges. Le sort ne lui sera pas favorable. Aucun de ses fils ne survit et à sa mort en 1514, la Bretagne entre dans une nouvelle ère.
Après des décennies de luttes, les États de Bretagne signent finalement l'union au royaume de France, le 7 août 1532. La suite inévitable, après les mariages royaux. Pour autant, le duché, devenu français, conserve des privilèges et surtout son fort esprit d'indépendance. Loin d'être une soumission totale, ce rattachement n'a pas dissous l'identité bretonne –loin de là. Les révoltes, qu'elles soient fiscales ou religieuses, ont souvent, par la suite, ébranlé le royaume. Comme un enfant turbulent, qui a du mal à s'adapter à sa fratrie.
En retardant son intégration pendant des siècles, la Bretagne a renforcé son identité, gardant toujours un (petit) orteil du pied hors du royaume. Et s'ils ont fini par accepter d'être Français… c'était avant tout à condition de rester Bretons!